3 novembre 2016 Annabelle BONNAUD

Obsolescence programmée : mieux acheter pour mieux consommer

L’an dernier, les français votaient la loi sur l’obsolescence programmée en tant que délit. Commencée par Benoit Hamon, alors ministre délégué à la Consommation et à l’Économie sociale et solidaire, la lutte contre l’obsolescence programmée visait à contrer cette pratique largement utilisée dans l’industrie (notamment high tech), et qui consiste à réduire la durée de vie d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement. Entre temps sont sortis de nouveaux Iphone, des machines à laver connectées, des Ipad et autres objets à la durée de vie limitée. Et la mise en évidence qu’il n’est pas simple de prouver cette pratique. Alors comment se comporter face au renouvellement incessant et quasi obligatoire de ces appareils, que l’on est pourtant amené à utiliser quotidiennement ? La loi sur le délit d’obsolescence programmée est-elle efficace, ou bien est-on condamné à se ranger au bon vouloir des industriels qui dictent nos achats ? Zoom sur un sabotage généralisé contre lequel on peut lutter.

Petite histoire de l’obsolescence programmée

S’il a toujours été difficile de différencier l’obsolescence programmée de la péremption, le problème remonte bien avant la problématique qui se pose avec les objets numériques actuels.  Nous parlons ici d’une pratique visant à délibérément vendre plus. C’était le cas des ampoules électriques que les fabricants (Philips, Osram, La Compagnie des Lampes, General Electric) vendaient avec une durée de vie de 2500 heures alors qu’elles ne duraient pas plus de 1000 heures. C’est la célèbre affaire du « cartel Phoebus », l’exemple phare de l’obsolescence programmée à grande échelle. On pourrait aussi mentionner l’affaire des bas DuPont qui poussa l’industriel à revoir la composition des collants pour les rendre moins résistants, ou les imprimantes de la marque Epson qu’un composant informatique bloquait à partir de 18 000 copies.

Un Iphone ou Ipad a une durée de vie de 3 ans.

Apple lui-même alimente le débat avec cette déclaration. D’abord accusé de rendre ses batteries volontairement obsolètes, la marque à la pomme contourne dorénavant le problème en « obligeant » ses consommateurs à suivre les évolutions techniques de la marque comme lorsqu’elle change de connecteurs ou stoppe les mises à jour, rendant l’utilisation des produits tout bonnement impossible. Une obsolescence programmée déguisée, insidieuse, de la même trempe que celle dont se servait General Motors pour concurrencer la Ford T en démodant ses propres modèles sortis quelques mois plus tôt. D’une certaine manière donc, l’obsolescence programmée fait partie intégrante de l’ADN même d’un modèle économique qui nous est devenu familier.

« La condamnation pour délit d’obsolescence programmée risque de rester une chimère tant il est complexe de démontrer le caractère intentionnel des fabricants » remarque Alain Bazot, président d’UFC Que Choisir.

La culture du jetable

Qu’on s’indigne devant cette situation en attaquant les fabricants ou en boycottant, qu’on agisse en réparant ce qui peut l’être, qu’on revende, qu’on troque, ou qu’on rachète, les solutions sont nombreuses. Certains rejettent même l’idée d’obsolescence programmée, se plaçant dans la même veine que les climatosceptiques, d’une certaine façon. Cette diversité des profils a en commun une conséquence qu’a eue l’obsolescence programmée de produits manufacturés (voiture, électroménager, informatique…) : la complexification du processus d’achat. Un processus rendu plus long et difficile par la recherche d’informations, d’avis, de commentaires, mais aussi de caractéristiques techniques plus spécifiques. Désormais, on achète un produit en ne s’interrogeant plus seulement sur ses performances techniques, mais sur son devenir, son évolution dans le temps. Pourrais-je changer telle ou telle pièce ? Faudra-t-il en changer ?

À l’obsolescence programmée vient se greffer une autre problématique inquiétante symbole de la consommation de masse : la culture du jetable.  A titre d’exemple, ce sont 800 000 tonnes de télévisions qui sont jetées chaque année dans le monde. Le français lui, jette chaque année, entre 17 et 23 kg de déchets électriques. Des chiffres effrayants quand on pense au coût écologique que cela implique. Mais fort heureusement, face à ce phénomène, il existe un début de prise de conscience globale.

Un produit avec une durée de vie supérieure se vendra 14% mieux que les autres. 

C’est ce qu’une étude récente du Comité économique et social européen montre. Les consommateurs sont donc sensibles à la durabilité des produits qu’ils possèdent, et cela se retrouve dans leur comportement d’achat.

 

qualite

Mieux fabriquer pour mieux consommer

Des solutions se sont progressivement mises en place du côté des fabricants et des consommateurs. Est-ce une résultante de la loi Hamon en France ? Les effets du green marketing ? Ou une raison (éthique, écologique) plus profonde ? Dans les faits, bien des constructeurs profitent d’un nouvel engouement pour le durable et le qualitatif, misant sur la recherche et le développement, ainsi que sur l’innovation, pour endiguer le gaspillage. C’est le cas de la marque Seb par exemple avec ses produits garantis 10 ans et son projet d’objets « évolutifs ». C’est également le cas de Miele, le fabricant allemand de lave-linge qui propose des modèles pouvant être mis à jour par un technicien. Dyson est pour sa part un véritable cas d’école, préférant la prévention énergétique à la surconsommation pour proposer des aspirateurs performants et durables. Malongo a consacré 5 millions d’euros à concevoir une machine réparable, indémodable et garantie, bien entendu. Pour Thierry Libaert, spécialiste sur la question :

« le spectacle des produits qui tombent en panne rapidement et que l’on doit jeter contribue à la distanciation, voire la défiance, croissante que l’on observe entre le consommateur et les entreprises ».

Aujourd’hui, près de deux ans après la mise en place de la Loi Hamon et ses douze mesures-clés (dont celle sur l’obsolescence programmée) le consommateur peut compter sur deux applications de la loi : la limitation du gaspillage et un développement des pièces détachées comme moyen pour réduire le coût et empêcher le remplacement systématique. Le consommateur pourra également compter sur l’obligation de la part du fabricant de fournir au vendeur l’existence et la disponibilité de pièces détachées nécessaires. Une obligation qui, en cas de non-respect, peut aller de 3000 € à 15 000 €. L’obsolescence programmée, aujourd’hui reconnue comme un délit, peut entrainer des amendes de 300.000 euros, deux ans d’emprisonnement et une amende de 5% du chiffre d’affaires annuel.

Un consommateur averti en vaut deux

Nous sommes 92% de consommateurs à exiger l’affichage de la durée de vie des produits. De récentes études européennes prouvent même que les ventes de tous types de produits augmenteraient alors de 18 à 28%. Une augmentation évidemment liée au prix : plus l’on monte en gamme, plus la durée de vie entre en considération. En parallèle, la reconnaissance de l’obsolescence comme réalité a permis la création d’association de consommateurs engagés contre cette pratique (notamment Halte à l’obsolescence programmée) ainsi que la mobilisation d’acteurs provenant du privé. On en veut pour preuve l’entreprise Nord Pièces Ménager qui propose à ses clients de « réparer plutôt que de jeter ». Une initiative plus économique qu’écologique, surfant sur la vague du durable, mais qui a le mérite de proposer des solutions concrètes aux consommateurs et de changer les mentalités. Une manière efficace de sortir du tout jetable et des 23 kg de déchets électroniques annuel par français. Des cafés de réparation, des produits conçus et vendus pour durer plus de 10 ans, des garanties à vie… Bien des fabricants et acteurs, toutes filières confondues, sont mobilisés pour lutter contre l’obsolescence programmée.

 

Parmi tant d’autres sujets, l’obsolescence programmée nous rappelle le décalage qu’il existe entre la technologie et son usage. Un décalage qui pourrait être largement endigué par une économie plus circulaire ainsi que par l’amplification de pratiques et solutions d’ores et déjà existantes.

Rafael Panza

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